Un histoire écrite par Baloo...

Des pas de plus. Vieux Fernand Il est magnifique, étonnant, presque incroyable. Il est beau. Ses yeux brillent d'un éclat quasi magique. Des yeux si espiègles et si vifs. Ses lèvres fines sont sans cesse en mouvement, prononcent, articulent mots après mots. Ses mains longues et soignées viennent à leur secours, bougent, s'envolent comme des papillons. Il a le sens de la caméra. Il sait, il sent que tout le monde le regarde et l'écoute. Il connaît sa propre habileté à utiliser les médias. En fait, s'il s'en sert à ce point, c'est parce qu'il veut léguer au plus grand nombre toute une vie pleine qu'il a voulu intense. Tout ce qu'il a recherché, poursuivi, découvert, vu, lu, retenu, appris, il nous l' offre. À quoi bon garder tout ça pour soi, à quelques heures, à quelques jours, à quelques mois de sa fin ? Bien sûr, toutes les télés font des émissions sur des témoignages de gens qui se racontent : untel à vécu chez les lapons… Alors il raconte. Un autre chez les pygmées… Il raconte aussi. Un autre a passé cinq ans comme coiffeur d'un Président russe… Il raconte encore. Pour "Vieux Fernand" (c'est comme ça que l'ont surnommé les médias), ce n'est pas tout à fait pareil. Même s'il a vécu quelques moments extraordinaires et rares, rencontré des personnages tellement extrêmes, c'est plutôt dans sa façon de les raconter qu'il est original. Quand on l'écoute, on a toujours l'impression qu'il parle à chacun de nous de chacun de nous et chacun de nous a l'impression d'être un proche, d'être son frère ou sa sœur, d'être son ami, son confident. Lorsqu'il nous parle de ces hommes ou femmes que l'on dit "Grands", c'est pour finalement nous montrer qu'ils sont aussi simples et humains que le plus simple et humain d'entre nous. Et du même coup, nous nous disons que chacun d'entre nous peut être ou devenir " Grand "aux yeux d'un autre sinon de tous les autres. Des histoires, des anecdotes, il en a tant que chaque journaliste se respectant garde précieusement son numéro de téléphone comme une sorte de numéro d'appel d'urgence, pour les jours maigres d'informations. " Vieux Fernand" dit toujours oui. Toujours revenir à la dimension humaine. Lequel, autre que lui, oserait raconter que Jacques Prévert buvait du vin rouge dès le matin, en solitaire au comptoir d'un caviste de la rue Lepic, comme un banal ivrogne ? Et que quelques dizaines de mètres plus bas, dans la même rue, un autre poète, Bernard Dimey, faisait la même chose au Lux Bar, entouré de quelques prostituées qu'il aimait tant et qui l'aidaient à lier la fin de la nuit avec le début du jour. "Vieux Fernand" ne jugeait ni ne critiquait personne, il racontait des bouts de vies, des uns, des autres, de la sienne et, en fait, de la nôtre, nous, les vieux du 4e âge, ceux qui allaient vers les 100 ans d'existence. Comme nous, il avait connu les guerres, leurs courages et leurs lâchetés. Comme nous, il avait connu toutes les fêtes et leurs ivresses. Il avait vu son père, saxophoniste dans un bouge à dockers, quai de la Fosse à Nantes, embrasser des filles qui n'étaient pas sa mère. Voici encore quelques années, il passait une et plusieurs nuits de suite, à moitié endormi sur un pouf, dans une boutique désaffectée de l'îlot Challons, derrière la Gare de Lyon, à Paris. C'est une prostituée extraordinaire du nom de Grisélidis qui l'avait entraîné là pour lui faire découvrir les nuits de musique et de folies aux odeurs de mafés et de poudre blanche d'un monde africain souterrain. Les rideaux de fer des boutiques étaient levés et découvraient ces logements de squatters où les blacks riaient à pleines dents au son des djambés, sous le regard des femmes en boubous, elles mêmes ivres de la turbulence des enfants. "Vieux Fernand" avait ainsi appris partout le Monde en s'approchant au plus près des hommes. Il nous restituait tout ça, à nous qui n'avions pu ou qui n'avions osé aller voir par nous mêmes. Nous étions des centaines de milliers à guetter ses apparitions télévisées, les articles dans les magazines, les interviews sur les radios. Nous ressemblions à ces ados, fans de chanteurs modernes. Et si nos corps avaient physiquement pu assumer nos désirs, nous aurions hurlé vers lui à sa sortie des immeubles de télévision, nous l'aurions suivi partout pour réclamer des autographes. Pourquoi ? Parce qu'il avait été tout ce que nous avions rêvé d'être ou de rencontrer, hommes ou femmes. Et quand bien même nous n'aurions pas eu ces curiosités, à notre âge, à l'âge où beaucoup font la liste de ce qu'ils n'ont pu vivre , nous avions besoin, inconsciemment, qu'on nous le raconte, qu'il nous le raconte.. "Vieux Fernand" rendait nos propres souvenirs universels en les racontant sur tous les médias, en les reprenant à son propre compte. C'était fou ! "Vieux Fernand", je le répète, avait des souvenirs qui étaient vraiment les nôtres, même si nos souvenirs, à nous, n'étaient pas parisiens comme l'étaient souvent lles siens. Il nous racontait, ou plutôt nous contait notre propre histoire, avec cette persistance à toujours transformer les personnages célèbres en êtres simples. " Le Pape, sous la douche, est un homme ordinaire et la Reine d'Angleterre, quand elle se taille les ongles des pieds (pour prendre un exemple), est une femme comme une autre. Chacun d'eux le sait très bien et ne pas l'oublier n'empêche pas le respect et n'oblige pas à y penser sans cesse. J'avoue bien aimer conserver l'image de l'homme à sa propre dimension. C'est vrai que ça confine à l'obsession… Bien souvent… Je l'admets ". Lorsqu'il voulait décrire le défilé du 14 juillet sur les Champs-Elysées , il partait de Nancy, en voiture, avec la famille Jacquemain (André, Denise et les 4 enfants). On avait vraiment l'impression qu'il était avec eux, dans l'auto. Il nous les montrait garant la voiture à une porte de Paris, de très bonne heure. Nous les imaginions rejoindre les Champs par le métro, s'approcher des barrières et acheter pour les 3 plus jeunes enfants, des petits drapeaux tricolores qu'ils agiteront sur le passage d'une armée qui ferait, pas vraiment exprès, un peu peur au plus petit des enfants. Denise sortirait la bouteille thermos de café chaud. Ils grignoteraient quelques sandwichs préparés à la maison et ils attendraient… Pas besoin pour "Vieux Fernand" de nous décrire les soldats en parade. Il lui suffira de nous parler des regards, des émotions de la famille Jacquemain, de Nancy. Et tout serait dit et tout serait, une fois de plus, ramené à la dimension humaine. Il aimait par-dessus tout résumer la révolution de 1789 au geste incroyable du boucher Legendre coinçant Louis XVI derrière une fenêtre. Qu'un homme du peuple, petit commerçant de quartier, ose ce geste de lèse-majesté le faisait jubiler. Un boucher face à un Roi ! "Tout ramener à la dimension humaine" Pourquoi je vous dis tout cela aujourd'hui ? Pourquoi toutes ces lignes sur "Vieux Fernand" ? C'est pourtant facile à deviner. À 108 ans, la "Star" s'est éteinte. Nous sommes tous orphelins Il n'a laissé aucun livre. Rien. Rien d'autre que des paroles que notre grand âge et un manque de modernisme nous ont presque toujours empêché d'enregistrer sur des magnétophones ou des magnétoscopes. Que pouvions-nous faire pour lui manifester un grand signe d'adieu ? Sinon de superbes funérailles. Il avait souvent dit qu'il laissait le choix à ceux qui lui survivraient, le choix entre l'incinération et l'enterrement classique. medium_corbillard_1.jpgC'est Oscar qui avait décidé. Oscar (que "Vieux Fernand" surnommait Caron, comme le passeur du Styx), fut jadis le dernier conducteur de corbillards hippomobiles. Il avait conduit beaucoup de convois vers de nombreux cimetières. Oscar avait une particularité : il n'était pas, comme il disait lui-même, un "livreur de frigos". C'était plus fort que lui : il voulait connaître celui qu'il convoyait. En savoir le plus possible sur sa vie, ses amours, ses métiers, sur tout. Pas question de conduire un défunt dont il ne saurait rien. La place réservée de "Vieux Fernand" se situait au Carré 57 du cimetière de Pantin. Oscar avait fait venir de Cazes Mondenard, petit village près de Lauzerte (Tarn et Garonne), un des plus beaux véhicules de la collection d'Yvan Quercy, philocorbien s'il en est. Parmi les 80 corbillards en exposition (dont certains dataient du XVIIe siècle), le choix fut difficile mais assez rapide. Le plus dur fut de le transporter jusqu'à Paris. Yvan était un ami d'Oscar. L'expédition en fut simplifiée. De leurs côtés, les médias firent le maximum pour que les funérailles de "Vieux Fernand", la date, l'heure, tous les détails soient connus de tous ceux qu'il laissait derrière lui. De nous tous, les admirateurs, les fans, les vieilles branches pas encore tombées. Il n'était pas prévu de cérémonie religieuse. Ceux qui connaissaient le mieux "Vieux Fernand" savaient qu'il ne développait jamais le sujet de la religion. Il respectait ceux qui croyaient. Point final. "Ça les regarde" disait-il simplement, dissimulant sûrement ainsi un épisode secret de sa longue vie. Et, bizarrement, personne ne l'embarquait sur la question. Donc pas d'église. Pas de noir non plus, enfin, le moins possible. Le corbillard, tout en marqueterie très claire, portait des rideaux d'un superbe gris souris. Comme le costume d'Oscar et des porteurs. Comme les plumets et les caparaçons des superbes chevaux prêtés par le Maître d'Attelage Rébulard, venu exprès d'un des plus beaux haras normands. L'attelage comportait douze chevaux. Quelques vieux musiciens gitans n'osaient pas encore jouer de leur guitare. Ils étaient les premiers arrivés. "Vieux Fernand" était souvent passé par leur monde, témoin de leurs empoignades verbales vite suivies de bœufs musicaux "…Où parfois, comme pour le mariage de Loulic Ferré, près d'une vingtaine de guitaristes, venus, pour certains, de très loin, assis côte à côte, jouaient l'improvisation. Je les entends encore : Elios et Boulou Ferré, Christian Escoudé, Matelot, Serani, Babagne Chatounet et Maurice Ferré, et tous les autres que je ne connaissais pas… Une gamine de 5 ans dansait devant eux un flamenco avec les mouvements de corps d'une vraie femme." Lorsque "Vieux Fernand" parlait sur les chaînes de télé, du monde gitan, c'est qu'il nous parlait des oiseaux, de la famille, de la Musique et de la Liberté. Des artistes de cirque arrivaient, en costume de scène. Les dompteurs étaient venus sans leurs lions et les larmes peintes du clown blanc étaient remplacées par de vraies larmes. Lorsque "Vieux Fernand" parlait du cirque, il nous ramenait à nos premiers éclats de rires d'enfants, à nos premières peurs. Nous avions tous, un jour, lancé une pomme de terre dans la gueule ouverte d'un hippopotame. Et si ce n'était jamais arrivé, ç'aurait très bien pu l'être. Des autocars se vidaient de vieux et vieilles venus par dizaines de tout le pays. Une foule incroyable se massait derrière le convoi immobile. Le visage dans ses mains, Oscar, lui aussi, était immobile. Il pensait à celui qu'il allait conduire vers le Carré 57 du cimetière de Pantin. Il pensait que chacune des personnes venues les accompagner était une des pièces du puzzle dont l'image finale était " Vieux Fernand ". Il y avait des menuisiers, un orfèvre, une dentellière… Il y avait de vieux étrangers de toutes les couleurs… Quelques politiciens très âgés mais encore actifs étaient venus… Le cortège gonflait, gonflait… Les vieilles se tenaient par le bras, les vieux s'appuyaient parfois sur des cannes. Des jeunes étaient là aussi, étonnés d'y être mais portés par l'image du défunt, intrigués par le tapage médiatique, curieux de découvrir un tel personnage. Ce sont ceux-là qui se jetteront demain sur les magazines. Oscar refusa de répondre à une équipe de télévision. Il fit le tour du corbillard, caressa les rideaux, repoussa un petit coussin de reines-marguerites blanches, revint à l'avant du véhicule, passa la main sur le museau de chaque cheval et monta finalement s'asseoir à sa place de cocher. Il prit les rênes et les chevaux le sentirent aussitôt. Leurs sabots claquèrent sur le bitume, mais ils restèrent en place. Oscar tourna la tête vers l'arrière du corbillard, découvrant une foule incroyable, véritable marée humaine et bariolée. La consigne avait presque été respectée : le moins de noir possible. Toutes les lumières rouges des caméras s'allumèrent. Le convoi allait partir. Lorsque mon regard croisa celui d'Oscar, je compris immédiatement qu'il allait se passer quelque chose. Oscar était de ces vieillards capables de faire "un pas de plus", le pas que ni lui ni un autre n'aurait pu prévoir. Un geste fou, étonnant et toujours décisif. Cela faisait plus d'une demi-heure qu'ils étaient partis . Au pas. Le martèlement des sabots des chevaux donnaient un rythme qui semblait se mêler aux musiques du cortège. Un cortège pas trop triste où chacun parlait, où chacun se racontait, se découvrait. On y buvait parfois et on y cassait même la croûte. Vaste pique-nique ambulant. La foule s'étirait sur plusieurs kilomètres. Personne, de mémoire de journaliste n'avait jamais vu ça. Même pour la Môme Piaf. Par endroits, cela faisait penser aux funérailles d'Achille Zavatta. Par endroits seulement. Apparemment, personne ne pleurait plus. En s'approchant, il était facile de reconnaître les bribes de conversations tant elles étaient fidèles aux anecdotes de "Vieux Fernand". Oscar, bien que coincé sur le haut du corbillard le sentait bien. Chaque particule de cette foule était une particule du défunt. Et pour Oscar, qui s'approchait du Cimetière Parisien par l'avenue Jean Jaurès, il semblait inouï de faire entrer toutes ces particules dans une tombe d'à peine 2 mètres sur 3. Inouï ! Aussi, à l'approche de l'entrée principale du cimetière, il eut une première hésitation. Son esprit ne concevait plus l'éventualité d'un enterrement classique. Il se dit qu'il aurait dû choisir l'incinération. Il se dit, en même temps, que tous ces gens qui suivaient étaient heureux d'être là, dans cet ultime accompagnement. Tout aurait été si simple s'ils n'avaient été que tous les deux, "Vieux Fernand" et lui. Il tira un peu sur les rênes de droite et les douze chevaux tournèrent à droite, empruntant la ruelle bordée de fleuristes qui s'ouvrait sur ce grand champ de tombes plus ou moins entretenues. Il savait où était le Carré 57. Il était tout là-bas, un peu plus loin sur la gauche après avoir tourné une première fois à droite. D'ailleurs, il apercevait, de son perchoir mobile, les 4 employés des pompes funèbres, cordes à la main, déjà prêts à arrimer le cercueil pour le descendre dans le trou. Impossible. Oscar n'admettait pas cette image. Une telle vie entière dans un si ridicule et si petit trou. Non ! Tant que "Vieux Fernand" ne serait pas là-dedans, il serait encore un peu vivant. Ceux du cortège continueraient à parler, à se raconter. Tout ce que la "Star" avait vécu ne tiendrait pas dans cette tombe. Alors il fit une chose étonnante, extravagante : il ne tourna pas à droite et donna un léger coup de rênes pour que les chevaux continuent tout droit. Au loin, les croque-morts endimanchés faisaient des grands signes croyant qu'il s'était trompé de chemin. L'un d'eux osa même crier : c'est ici ! Mais Oscar l'ignora. Le convoi ressortit par l'avenue du Général Leclerc, face à un vieux bistrot tenu autrefois par une sèche femme en blouse noire qui s'appelait Simone. Une autre anecdote racontée par Vieux Fernand, parlait de cet endroit, d'une nuit de réveillon de misère. Le souvenir de l'histoire était si précis, les détails si réels, qu'il reconnut l'endroit et que la voix du défunt semblait résonner dans sa tête Oscar entendait cette voix. Même mort, "Vieux Fernand" continuait. Ou bien était-ce un de ses propres souvenirs, à lui, Oscar ? Il avait eu raison de ne pas s'arrêter. Le cortège suivait toujours. Personne ne l'avait quitté. C'était peut-être la première fois qu'on pouvait voir un convoi mortuaire sortir intégralement d'un cimetière, mort compris. Des gens sur les trottoirs soulevèrent leur chapeau, baissèrent la tête ou se signèrent. D'autres regardaient fixement cet étrange convoi. En tournant à gauche sur l'avenue, Oscar tournait le dos à Paris. Des policiers dans leur voiture se dirent qu'il s'était trompé de cimetière et qu'il allait rejoindre celui de La Courneuve. L'idée les fit sourire. Mais le corbillard et ses suiveurs ne s'arrêtèrent pas au Cimetière de La Courneuve. Lentement, toujours au pas, il approchait de la campagne, heure après heure. Les médias n'eurent pas vraiment le temps de réagir, pas plus que les services préfectoraux qui crurent à un gag. Pas question de contrôler le cortège. Il y avait sûrement une raison. Il fallait y aller sur la pointe des pieds sous peine de ridicule. Imaginez le contenu d'un tel rapport de police ! D'autant qu'il devait être loin, à présent, ce fameux convoi funèbre. Arrivé en pleins champs, Oscar prit les petites routes de campagne, ce qui rendit joyeux les douze chevaux. Envoyer un hélico pour les repérer ? Vous n'y pensez pas ! "Vérifiez vos sources ! " criait le rédac'chef à ses envoyés spéciaux. " On s'est fait avoir… Ils tournent un film ! " Cette histoire date de plusieurs années. Certains affirment qu'un superbe corbillard tiré par quatre chevaux un peu maigres et suivi d'une grosse dizaine de vieux squelettiques, aurait été aperçu dans les toundras reculées de Russie… D'autres racontent qu'au contraire, le cortège s'est enrichi de milliers de gens de tous les pays traversés, nourris de leurs histoires, anecdotes, rires. Comme revitalisés. En fait, personne n'était sûr de rien, bien sûr. Mais l'histoire était agréable à raconter.