27 octobre 2007

le saut de l'Ange

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Elle vient de s'envoler. D'où est-elle partie ? Nul ne saurait le dire. Elle vole depuis longtemps, peut etre depuis toujours car c'est une femme, une fillette, une sorte de fée, d'oiseau multicolore. Elle vole si légère et quand même si lourde que son corps l'entraine vers la terre tandis que son esprit l'attire vers le ciel.

Pour l'heure, elle sent la piqûre des gouttes d'eau sur chaque grain de sa peau. Fusion. Chaleur glacée. Elle ne sait plus si cette eau est un mélange de larmes de salive ou d'humidité naturelle. Peu importe. Elle plonge et ça n'en finit pas.

Comme si toute cette eau n'était que vapeur, nuage enveloppant, coton protecteur. Elle se laisse glisser, ne touche pas encore le fleuve mais l'attend, l'espère. Elle se libère, se délivre de tout, enfin seule. Elle a les yeux fermés et les lèvres entr'ouvertes. Elle se retient de respirer, a un peu peur, voudrait qu'en bas, quelqu'un ouvre ses bras pour la rattrapper. Il n'y aura personne.

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En écrivant ces quelques lignes ce matin, je pense à ma Nathalie qui s'est jetée un 19 novembre, ça va faire deux ans. Je pense à une amie qui aime tant les chutes d'eau. Je pense à la Jeune Fille qui tombe dans le K de Dino Buzzati, Je pense à MonY, personnage d'un de mes petits contes...Un psy saurait peut-etre me dire à quoi ça correspond dans ma tête et mon destin.

16 octobre 2007

les petites boîtes

813513ef77cd292bc56c1ddf87a9df7b.jpgIls avaient décidé de se retrouver pour finir ensemble une vie commencée séparement. Ils n'avaient meme jamais imaginé que l'autre pourrait un jour exister. Ils étaient si loin l'un de l'autre, l'une de l'autre. Même leurs familles ne pouvaient prévoir. Les plus croyants et aussi les moins croyants étaient sûrs que c'était là la volonté de Dieu. Les mécréants parlaient de hasard.

 Bref ils allaient se rejoindre.

La jeune femme était un peu prise de panique. Elle qui se regardait dans les miroirs et qui y voyait son visage, lisse et joli, se mettait aussi à y voir bien d'autres choses : ses défauts.

Pas des petits défauts comme une petite ride au coin de l'oeil mais plutôt des défauts intérieurs : des petits mensonges, des caprices, des petites colères, de très légères hypocrisies (de celles qu'on a pour ne pas faire de peine), des mesquineries sans envergures, des lâchetés, des " à-quoi-bon ", de mauvais gestes, des fainéantises.... Il y en avait tellement qu'elle commençait vraiment à paniquer. Oui c'était le mot qui convenait: à paniquer !

12ff253899a575c02636adeec308d5ec.jpgLa jeune femme se disait que son Prince, sa Legende personnelle, son promis allait, lui aussi, paniquer....
C'est alors qu'elle eut la superbe idée des petites boîtes. Elle écrirait chaque défaut qu'elle se reconnaitrait sur un petit bout de papier et glisserait chaque petit bout de papier dans une petite boite en carton. De ces petites boîtes roses, bleues, jaunes, dorées, violet, orange, rouges.... de ces petites boîtes avec des étoiles, des paillettes, des touches de peinture....de ces petites boîtes légères, fragiles.... de ces petites boîtes que les petites filles adorent pour y glisser d'habitudes perles et bagues.....2d44cd8a3a133fcb88b7ed99394951d1.jpg

Mais la jeune femme s'aperçut très vite du nombre incroyable de petites boîtes que nécessitait le nombre aussi incroyable de ses défauts. Elle redoutait le moment où elle arriverait devant son promis. Elle redoutait le moment où elle lui ferait croire que toutes ces boîtes étaient autant de cadeaux, espérant ainsi transformer chaque défaut en une surprise.

3afe0ef8a4f1013c0c7c099e8da35b74.jpg212168434602297689f5aaf4d8c2347f.jpgCe qu'elle ne pouvait pas prévoir à ce moment là, c'est que lui aussi avait fait la même chose, utilisant ses boîtes de cigares vides dans lesquelles il pouvait y mettre plusieurs défauts. Exactement 3 par boîtes.3e4ad6442192dc166d90d2d3f4aee7a4.jpg

 

Ce qui est réjouissant dans cette petite histoire, c'est qu'ensemble, ils mirent le reste de leur vie à ouvrir toutes les boîtes, riant de voir, de redécouvrir les premiers défauts révélés au jour de leur rencontre.....

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Bien sûr, ce petit conte est inventé. Ou alors je l'ai révé.
Ou alors j'ai déjà ri en en parlant avec mon amoureuse.
En tous cas, je glisse cette histoire dans une de mes boîtes à cigares vides.
Un jour sûrement, elle l'ouvrira.

29 avril 2007

VIEUX FERNAND

déjà publié le 10 mars 2005.

Des pas de plus.
Vieux Fernand


Il est magnifique, étonnant, presque incroyable. Il est beau. Ses yeux brillent d'un éclat quasi magique. Des yeux si espiègles et si vifs. Ses lèvres fines sont sans cesse en mouvement, prononcent, articulent mots après mots. Ses mains longues et soignées viennent à leur secours, bougent, s'envolent comme des papillons.
Il a le sens de la caméra.
Il sait, il sent que tout le monde le regarde et l'écoute. Il connaît sa propre habileté à utiliser les médias. En fait, s'il s'en sert à ce point, c'est parce qu'il veut léguer au plus grand nombre toute une vie pleine qu'il a voulu intense. Tout ce qu'il a recherché, poursuivi, découvert, vu, lu, retenu, appris, il nous l' offre.
À quoi bon garder tout ça pour soi, à quelques heures, à quelques jours, à quelques mois de sa fin ?
Bien sûr, toutes les télés font des émissions sur des témoignages de gens qui se racontent : untel à vécu chez les lapons… Alors il raconte. Un autre chez les pygmées… Il raconte aussi. Un autre a passé cinq ans comme coiffeur d'un Président russe… Il raconte encore.
Pour "Vieux Fernand" (c'est comme ça que l'ont surnommé les médias), ce n'est pas tout à fait pareil. Même s'il a vécu quelques moments extraordinaires et rares, rencontré des personnages tellement extrêmes, c'est plutôt dans sa façon de les raconter qu'il est original. Quand on l'écoute, on a toujours l'impression qu'il parle à chacun de nous de chacun de nous et chacun de nous a l'impression d'être un proche, d'être son frère ou sa sœur, d'être son ami, son confident.
Lorsqu'il nous parle de ces hommes ou femmes que l'on dit "Grands", c'est pour finalement nous montrer qu'ils sont aussi simples et humains que le plus simple et humain d'entre nous. Et du même coup, nous nous disons que chacun d'entre nous peut être ou devenir " Grand "aux yeux d'un autre sinon de tous les autres.
Des histoires, des anecdotes, il en a tant que chaque journaliste se respectant garde précieusement son numéro de téléphone comme une sorte de numéro d'appel d'urgence, pour les jours maigres d'informations.
" Vieux Fernand" dit toujours oui.

Toujours revenir à la dimension humaine.

Lequel, autre que lui, oserait raconter que Jacques Prévert buvait du vin rouge dès le matin, en solitaire au comptoir d'un caviste de la rue Lepic, comme un banal ivrogne ? Et que quelques dizaines de mètres plus bas, dans la même rue, un autre poète, Bernard Dimey, faisait la même chose au Lux Bar, entouré de quelques prostituées qu'il aimait tant et qui l'aidaient à lier la fin de la nuit avec le début du jour.

"Vieux Fernand" ne jugeait ni ne critiquait personne, il racontait des bouts de vies, des uns, des autres, de la sienne et, en fait, de la nôtre, nous, les vieux du 4e âge, ceux qui allaient vers les 100 ans d'existence.
Comme nous, il avait connu les guerres, leurs courages et leurs lâchetés. Comme nous, il avait connu toutes les fêtes et leurs ivresses. Il avait vu son père, saxophoniste dans un bouge à dockers, quai de la Fosse à Nantes, embrasser des filles qui n'étaient pas sa mère. Voici encore quelques années, il passait une et plusieurs nuits de suite, à moitié endormi sur un pouf, dans une boutique désaffectée de l'îlot Challons, derrière la Gare de Lyon, à Paris. C'est une prostituée extraordinaire du nom de Grisélidis qui l'avait entraîné là pour lui faire découvrir les nuits de musique et de folies aux odeurs de mafés et de poudre blanche d'un monde africain souterrain. Les rideaux de fer des boutiques étaient levés et découvraient ces logements de squatters où les blacks riaient à pleines dents au son des djambés, sous le regard des femmes en boubous, elles mêmes ivres de la turbulence des enfants.
"Vieux Fernand" avait ainsi appris partout le Monde en s'approchant au plus près des hommes.
Il nous restituait tout ça, à nous qui n'avions pu ou qui n'avions osé aller voir par nous mêmes.
Nous étions des centaines de milliers à guetter ses apparitions télévisées, les articles dans les magazines, les interviews sur les radios. Nous ressemblions à ces ados, fans de chanteurs modernes. Et si nos corps avaient physiquement pu assumer nos désirs, nous aurions hurlé vers lui à sa sortie des immeubles de télévision, nous l'aurions suivi partout pour réclamer des autographes.
Pourquoi ?
Parce qu'il avait été tout ce que nous avions rêvé d'être ou de rencontrer, hommes ou femmes. Et quand bien même nous n'aurions pas eu ces curiosités, à notre âge, à l'âge où beaucoup font la liste de ce qu'ils n'ont pu vivre , nous avions besoin, inconsciemment, qu'on nous le raconte, qu'il nous le raconte..
"Vieux Fernand" rendait nos propres souvenirs universels en les racontant sur tous les médias, en les reprenant à son propre compte.
C'était fou ! "Vieux Fernand", je le répète, avait des souvenirs qui étaient vraiment les nôtres, même si nos souvenirs, à nous, n'étaient pas parisiens comme l'étaient souvent lles siens. Il nous racontait, ou plutôt nous contait notre propre histoire, avec cette persistance à toujours transformer les personnages célèbres en êtres simples.
" Le Pape, sous la douche, est un homme ordinaire et la Reine d'Angleterre, quand elle se taille les ongles des pieds (pour prendre un exemple), est une femme comme une autre. Chacun d'eux le sait très bien et ne pas l'oublier n'empêche pas le respect et n'oblige pas à y penser sans cesse. J'avoue bien aimer conserver l'image de l'homme à sa propre dimension. C'est vrai que ça confine à l'obsession… Bien souvent…
Je l'admets ".

Lorsqu'il voulait décrire le défilé du 14 juillet sur les Champs-Elysées , il partait de Nancy, en voiture, avec la famille Jacquemain (André, Denise et les 4 enfants). On avait vraiment l'impression qu'il était avec eux, dans l'auto. Il nous les montrait garant la voiture à une porte de Paris, de très bonne heure. Nous les imaginions rejoindre les Champs par le métro, s'approcher des barrières et acheter pour les 3 plus jeunes enfants, des petits drapeaux tricolores qu'ils agiteront sur le passage d'une armée qui ferait, pas vraiment exprès, un peu peur au plus petit des enfants. Denise sortirait la bouteille thermos de café chaud. Ils grignoteraient quelques sandwichs préparés à la maison et ils attendraient… Pas besoin pour "Vieux Fernand" de nous décrire les soldats en parade. Il lui suffira de nous parler des regards, des émotions de la famille Jacquemain, de Nancy. Et tout serait dit et tout serait, une fois de plus, ramené à la dimension humaine.
Il aimait par-dessus tout résumer la révolution de 1789 au geste incroyable du boucher Legendre coinçant Louis XVI derrière une fenêtre. Qu'un homme du peuple, petit commerçant de quartier, ose ce geste de lèse-majesté le faisait jubiler. Un boucher face à un Roi !
"Tout ramener à la dimension humaine"


Pourquoi je vous dis tout cela aujourd'hui ?
Pourquoi toutes ces lignes sur "Vieux Fernand" ?
C'est pourtant facile à deviner.
À 108 ans, la "Star" s'est éteinte.


Nous sommes tous orphelins
Il n'a laissé aucun livre. Rien. Rien d'autre que des paroles que notre grand âge et un manque de modernisme nous ont presque toujours empêché d'enregistrer sur des magnétophones ou des magnétoscopes.
Que pouvions-nous faire pour lui manifester un grand signe d'adieu ?
Sinon de superbes funérailles.
Il avait souvent dit qu'il laissait le choix à ceux qui lui survivraient, le choix entre l'incinération et l'enterrement classique.

medium_corbillard_1.jpgC'est Oscar qui avait décidé.
Oscar (que "Vieux Fernand" surnommait Caron, comme le passeur du Styx), fut jadis le dernier conducteur de corbillards hippomobiles. Il avait conduit beaucoup de convois vers de nombreux cimetières. Oscar avait une particularité : il n'était pas, comme il disait lui-même, un "livreur de frigos". C'était plus fort que lui : il voulait connaître celui qu'il convoyait. En savoir le plus possible sur sa vie, ses amours, ses métiers, sur tout. Pas question de conduire un défunt dont il ne saurait rien.
La place réservée de "Vieux Fernand" se situait au Carré 57 du cimetière de Pantin.
Oscar avait fait venir de Cazes Mondenard, petit village près de Lauzerte (Tarn et Garonne), un des plus beaux véhicules de la collection d'Yvan Quercy, philocorbien s'il en est. Parmi les 80 corbillards en exposition (dont certains dataient du XVIIe siècle), le choix fut difficile mais assez rapide. Le plus dur fut de le transporter jusqu'à Paris.
Yvan était un ami d'Oscar. L'expédition en fut simplifiée.
De leurs côtés, les médias firent le maximum pour que les funérailles de "Vieux Fernand", la date, l'heure, tous les détails soient connus de tous ceux qu'il laissait derrière lui. De nous tous, les admirateurs, les fans, les vieilles branches pas encore tombées.
Il n'était pas prévu de cérémonie religieuse.
Ceux qui connaissaient le mieux "Vieux Fernand" savaient qu'il ne développait jamais le sujet de la religion. Il respectait ceux qui croyaient. Point final. "Ça les regarde" disait-il simplement, dissimulant sûrement ainsi un épisode secret de sa longue vie. Et, bizarrement, personne ne l'embarquait sur la question.
Donc pas d'église.

Pas de noir non plus, enfin, le moins possible.
Le corbillard, tout en marqueterie très claire, portait des rideaux d'un superbe gris souris. Comme le costume d'Oscar et des porteurs. Comme les plumets et les caparaçons des superbes chevaux prêtés par le Maître d'Attelage Rébulard, venu exprès d'un des plus beaux haras normands.
L'attelage comportait douze chevaux.
Quelques vieux musiciens gitans n'osaient pas encore jouer de leur guitare. Ils étaient les premiers arrivés. "Vieux Fernand" était souvent passé par leur monde, témoin de leurs empoignades verbales vite suivies de bœufs musicaux "…Où parfois, comme pour le mariage de Loulic Ferré, près d'une vingtaine de guitaristes, venus, pour certains, de très loin, assis côte à côte, jouaient l'improvisation. Je les entends encore : Elios et Boulou Ferré, Christian Escoudé, Matelot, Serani, Babagne Chatounet et Maurice Ferré, et tous les autres que je ne connaissais pas… Une gamine de 5 ans dansait devant eux un flamenco avec les mouvements de corps d'une vraie femme."
Lorsque "Vieux Fernand" parlait sur les chaînes de télé, du monde gitan, c'est qu'il nous parlait des oiseaux, de la famille, de la Musique et de la Liberté.
Des artistes de cirque arrivaient, en costume de scène.
Les dompteurs étaient venus sans leurs lions et les larmes peintes du clown blanc étaient remplacées par de vraies larmes. Lorsque "Vieux Fernand" parlait du cirque, il nous ramenait à nos premiers éclats de rires d'enfants, à nos premières peurs. Nous avions tous, un jour, lancé une pomme de terre dans la gueule ouverte d'un hippopotame. Et si ce n'était jamais arrivé, ç'aurait très bien pu l'être.
Des autocars se vidaient de vieux et vieilles venus par dizaines de tout le pays. Une foule incroyable se massait derrière le convoi immobile.
Le visage dans ses mains, Oscar, lui aussi, était immobile. Il pensait à celui qu'il allait conduire vers le Carré 57 du cimetière de Pantin. Il pensait que chacune des personnes venues les accompagner était une des pièces du puzzle dont l'image finale était " Vieux Fernand ".
Il y avait des menuisiers, un orfèvre, une dentellière…
Il y avait de vieux étrangers de toutes les couleurs…
Quelques politiciens très âgés mais encore actifs étaient venus…
Le cortège gonflait, gonflait…
Les vieilles se tenaient par le bras, les vieux s'appuyaient parfois sur des cannes. Des jeunes étaient là aussi, étonnés d'y être mais portés par l'image du défunt, intrigués par le tapage médiatique, curieux de découvrir un tel personnage. Ce sont ceux-là qui se jetteront demain sur les magazines.
Oscar refusa de répondre à une équipe de télévision.
Il fit le tour du corbillard, caressa les rideaux, repoussa un petit coussin de reines-marguerites blanches, revint à l'avant du véhicule, passa la main sur le museau de chaque cheval et monta finalement s'asseoir à sa place de cocher. Il prit les rênes et les chevaux le sentirent aussitôt. Leurs sabots claquèrent sur le bitume, mais ils restèrent en place.
Oscar tourna la tête vers l'arrière du corbillard, découvrant une foule incroyable, véritable marée humaine et bariolée. La consigne avait presque été respectée : le moins de noir possible.
Toutes les lumières rouges des caméras s'allumèrent.
Le convoi allait partir.

Lorsque mon regard croisa celui d'Oscar, je compris immédiatement qu'il allait se passer quelque chose. Oscar était de ces vieillards capables de faire "un pas de plus", le pas que ni lui ni un autre n'aurait pu prévoir. Un geste fou, étonnant et toujours décisif.

Cela faisait plus d'une demi-heure qu'ils étaient partis .
Au pas.
Le martèlement des sabots des chevaux donnaient un rythme qui semblait se mêler aux musiques du cortège. Un cortège pas trop triste où chacun parlait, où chacun se racontait, se découvrait. On y buvait parfois et on y cassait même la croûte. Vaste pique-nique ambulant. La foule s'étirait sur plusieurs kilomètres. Personne, de mémoire de journaliste n'avait jamais vu ça. Même pour la Môme Piaf. Par endroits, cela faisait penser aux funérailles d'Achille Zavatta. Par endroits seulement. Apparemment, personne ne pleurait plus. En s'approchant, il était facile de reconnaître les bribes de conversations tant elles étaient fidèles aux anecdotes de "Vieux Fernand".
Oscar, bien que coincé sur le haut du corbillard le sentait bien.
Chaque particule de cette foule était une particule du défunt.
Et pour Oscar, qui s'approchait du Cimetière Parisien par l'avenue Jean Jaurès, il semblait inouï de faire entrer toutes ces particules dans une tombe d'à peine 2 mètres sur 3.
Inouï !

Aussi, à l'approche de l'entrée principale du cimetière, il eut une première hésitation. Son esprit ne concevait plus l'éventualité d'un enterrement classique. Il se dit qu'il aurait dû choisir l'incinération. Il se dit, en même temps, que tous ces gens qui suivaient étaient heureux d'être là, dans cet ultime accompagnement. Tout aurait été si simple s'ils n'avaient été que tous les deux, "Vieux Fernand" et lui.
Il tira un peu sur les rênes de droite et les douze chevaux tournèrent à droite, empruntant la ruelle bordée de fleuristes qui s'ouvrait sur ce grand champ de tombes plus ou moins entretenues.
Il savait où était le Carré 57.
Il était tout là-bas, un peu plus loin sur la gauche après avoir tourné une première fois à droite. D'ailleurs, il apercevait, de son perchoir mobile, les 4 employés des pompes funèbres, cordes à la main, déjà prêts à arrimer le cercueil pour le descendre dans le trou.

Impossible.
Oscar n'admettait pas cette image.
Une telle vie entière dans un si ridicule et si petit trou.
Non !

Tant que "Vieux Fernand" ne serait pas là-dedans, il serait encore un peu vivant. Ceux du cortège continueraient à parler, à se raconter. Tout ce que la "Star" avait vécu ne tiendrait pas dans cette tombe.
Alors il fit une chose étonnante, extravagante : il ne tourna pas à droite et donna un léger coup de rênes pour que les chevaux continuent tout droit.
Au loin, les croque-morts endimanchés faisaient des grands signes croyant qu'il s'était trompé de chemin. L'un d'eux osa même crier : c'est ici !
Mais Oscar l'ignora.
Le convoi ressortit par l'avenue du Général Leclerc, face à un vieux bistrot tenu autrefois par une sèche femme en blouse noire qui s'appelait Simone.
Une autre anecdote racontée par Vieux Fernand, parlait de cet endroit, d'une nuit de réveillon de misère. Le souvenir de l'histoire était si précis, les détails si réels, qu'il reconnut l'endroit et que la voix du défunt semblait résonner dans sa tête
Oscar entendait cette voix. Même mort, "Vieux Fernand" continuait.
Ou bien était-ce un de ses propres souvenirs, à lui, Oscar ?

Il avait eu raison de ne pas s'arrêter.

Le cortège suivait toujours. Personne ne l'avait quitté.
C'était peut-être la première fois qu'on pouvait voir un convoi mortuaire sortir intégralement d'un cimetière, mort compris.
Des gens sur les trottoirs soulevèrent leur chapeau, baissèrent la tête ou se signèrent. D'autres regardaient fixement cet étrange convoi.
En tournant à gauche sur l'avenue, Oscar tournait le dos à Paris.
Des policiers dans leur voiture se dirent qu'il s'était trompé de cimetière et qu'il allait rejoindre celui de La Courneuve. L'idée les fit sourire.
Mais le corbillard et ses suiveurs ne s'arrêtèrent pas au Cimetière de La Courneuve. Lentement, toujours au pas, il approchait de la campagne, heure après heure.

Les médias n'eurent pas vraiment le temps de réagir, pas plus que les services préfectoraux qui crurent à un gag. Pas question de contrôler le cortège. Il y avait sûrement une raison. Il fallait y aller sur la pointe des pieds sous peine de ridicule. Imaginez le contenu d'un tel rapport de police !
D'autant qu'il devait être loin, à présent, ce fameux convoi funèbre.
Arrivé en pleins champs, Oscar prit les petites routes de campagne, ce qui rendit joyeux les douze chevaux.

Envoyer un hélico pour les repérer ? Vous n'y pensez pas !
"Vérifiez vos sources ! " criait le rédac'chef à ses envoyés spéciaux. " On s'est fait avoir… Ils tournent un film ! "


Cette histoire date de plusieurs années.
Certains affirment qu'un superbe corbillard tiré par quatre chevaux un peu maigres et suivi d'une grosse dizaine de vieux squelettiques, aurait été aperçu dans les toundras reculées de Russie…
D'autres racontent qu'au contraire, le cortège s'est enrichi de milliers de gens de tous les pays traversés, nourris de leurs histoires, anecdotes, rires.
Comme revitalisés.

En fait, personne n'était sûr de rien, bien sûr.
Mais l'histoire était agréable à raconter.

25 avril 2007

Les 100 bougies

Vous avez aimé lire mes petits contes ?
En voici un autre.

Tous les personnages ont existé ou existent encore.
Comme mon frère Bertrand. Qui est " véritable " comme le précise ma petite soeur....

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le Grand Pierre
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un des frères Mauricien

 

Des pas de plus.

Les 100 bougies

 


Marie Jolie Blanche va avoir 100 ans dans quelques mois.

Elle en est heureuse, rayonnante, déterminée : une étape de plus franchie. Elle peut accomplir un nouveau siècle, prendre son élan. Elle est prête, disponible : en pleine forme.

D'ailleurs, tous ceux qui la connaissent ne lui donnent que dans les quatre-vingts ans, à peine: une jeunette, en quelque sorte.

C'est vrai qu'avec ses survêtements et autres joggings colorés, ses paires de baskets aux marques les plus médiatisées, ses cheveux mi-longs, très gris et tirés en arrière, en queue-de-cheval, elle fait sportive. Quand bien même le seul sport qu'elle pratiqua fut la descente des escaliers de son immeuble. Sept étages. Pas d'ascenseur. Deux descentes par jour suivies par deux autres, celles des ruelles derrière le Vieux Montmartre jusqu'à Jules Joffrin, en passant par la rue St Vincent, et les escaliers de la Fontaine du But.

Tout cela parce que tout simplement, il lui semble que le marché quotidien des rues Duhesme et du Poteau la vivifie, la régénère.

Chaque matin, vers 10 heures, elle s’y rend pour faire ses quelques courses et sûrement un peu aussi pour se montrer aux habitués du quartier qui la connaissent depuis sa naissance (quoiqu'il ne dût pas en rester beaucoup de ceux-là.). Pour leur montrer ce qu'est une centenaire très vivante, presque moderne et confiante dans l'avenir.

L'itinéraire est quasiment toujours le même : rue du Poteau chez Robert, le Roi du Saucisson pour deux tranches de jambon braisé ou une part de boudin blanc aux truffes. Chez Karim le Marocain : deux tomates, une courgette, un oignon, trois carottes, un poireau. Chez Pierre, le boucher de cheval : en alternance un jour sur deux avec le Roi du Saucisson : 100 g de bifteck haché bien rouge (le grand Pierre rajoutait toujours une fine tranche de mortadelle ou quelques rondelles de cervelas et surtout son sourire complice unique et si tendre). Elle l'aime bien ce Pierre, le trouve beau. Il a le regard malicieux. Il arrive parfois à lui faire croire qu'elle est plus jeune. En tout cas, il lui fait se souvenir de ce temps-là, ce qui n'est déjà pas si mal. Chez le boulanger (des nouveaux arrivés voici à peine 10 ans), sa demi-baguette l'attend chaque matin, surtout pas moulée, bien croustillante. Une fois par semaine, elle prend quelques yaourts, une plaque de beurre et un fromage chez les Mauriciens de la rue Duhesme (anciennement employés du fromager Barthélemy). Elle adore ce marché quotidien. Prend deux citrons à la " Rouge ", la gitane marchande d'ail. Parfois un peu de poisson blanc qu'elle cuit à la vapeur avec un peu de fenouil.

Pour les courses lourdes (bouteilles d’eau, pommes de terre, litres de lait…) , une fois tous les quinze jours, elle donne sa liste à la supérette et le fils du gérant, avec son triporteur à moteur, lui monte tout là-haut, sous son toit, contre un petit pourboire (c'est bien normal).

Tout là-haut.

L'appartement de Marie Jolie Blanche est grand et très clair. Des chiens assis perçant le toit offrent de vastes baies vitrées qui inondent les pièces de lumière. Lorsque le ciel est dégagé, on y découvre tout Paris. Un vrai bonheur. La grande salle du fond était l'atelier de peinture de son dernier compagnon disparu depuis plus de 30 ans. Elle l'a laissé en l'état : chevalets, tubes, croquis, esquisses, chiffons, châssis, souvenirs d’odeurs de térébenthine, de laques et de vernis. La première pièce est son domaine : télévision reliée à l'antenne parabolique de l'immeuble. Elle s'est même abonnée à un " bouquet-satellite " comme on dit. Parce qu'à 100 ans, on dort peu. Il y a une table ronde, une commode. Deux gros fauteuils (un pour regarder la télé, l'autre pour lire).

Peu de gens viennent chez elle : le facteur a depuis longtemps choisi de monter, parfois le médecin (mais très rarement), le fils de la supérette pour ses courses lourdes, et l'employée de la boulangerie de la rue du Poteau, une commère qui lui parle des ragots du quartier et qui lui monte de temps en temps des gâteaux invendus (surtout le lendemain de la fermeture).

La deuxième descente des escaliers se situe vers 18 heures.

Sous prétexte d'aller chercher le journal du soir, elle fait le tour du quartier. Elle s'arrête parfois, pas très souvent, chez "Jean-Louis", un bistro d'habitués. Elle y boit un petit porto, reste un quart d'heure et rentre. Un tour quotidien de deux à trois kilomètres.

Lorsque c'est l'hiver, et qu'elle est de retour chez elle, elle attend quelques minutes devant la grande fenêtre du salon pour contempler les lumières de la ville. Elle reste dans le noir, le cœur chargé de mille émotions et se dit qu'il est temps de s'attaquer à son grand projet, de le préparer, de le réaliser pour le jour de son centième anniversaire.


*

Pierre, le boucher de cheval et Robert, le Roi du Saucisson, prennent depuis de nombreuses années un petit verre de Sauvignon chez "Jean-Louis", avec Bertrand, un solitaire même pas ivrogne, personnage du quartier qui tenait autrefois le petit bar-resto " La Sente au Loup ", rue Letord. Et presque à chaque fois, le nom de Marie Jolie Blanche vient dans leur courte conversation.

Ce jour-là, ils en parlent un peu plus longtemps pour deux raisons : la première est que le facteur de Marie Jolie Blanche habite la rue du Poteau et qu’il est de repos, c’est-à-dire qu’il traîne un peu plus avec les copains, chez « Jean-Louis », la seconde c’est que ni les uns ni les autres n'ont pas vu la vieille dame depuis trois jours. Et ce n'est pas normal. En quelques minutes, la nouvelle fait le tour du comptoir. Et quelques langues se délient, comme dans tout village. Certains affirment déjà l'avoir vu partir de bonne heure avec son grand panier de paille tressée. Vers les 8 heures 30 ou 9 heures. D'autres affirment l'avoir vu prendre le bus 80. Incroyable.

Rumeurs.

La nouvelle va jusqu'à la boulangerie et la patronne demande aussitôt à son employée de passer chez la vieille dame au début de l'après-midi, histoire de lui monter deux gâteaux… et surtout de vérifier si elle va bien. On a souvent retrouvé des vieux morts chez eux.

Étonnante constatation : à 14 h 15, Marie Jolie Blanche n’était toujours pas chez elle. Alors la rumeur se met à courir de plus en plus vite, à enfler, à se gonfler de tout ce qu’il y a de tragique dans le doute, l’incertitude et l’ignorance.

D’entrée, on exclut la possibilité d’un amant secret : plus de son âge. Puis très vite, on imagine le pire : des examens médicaux dans un hôpital. « Si elle part de bonne heure, c’est qu’elle doit être à jeun. »


*


Pendant ce temps, la douce Marie Jolie Blanche est dans un couloir de caves d’un immeuble cossu de la rue Lafayette, dans un autre arrondissement que le sien... Debout sur une caisse. Elle coupe un fil électrique rouge et, sans toucher au fil bleu, fixe un gros domino. Puis elle coupe le fil bleu et en introduit les deux bouts séparés dans le domino. Elle sait qu’il faut faire très vite car le courant a forcément été interrompu dans tout l’immeuble et le concierge ne va pas manquer de s’en apercevoir.

Alors, sitôt ce qu'elle appelle " sa petite connexion " terminée, elle remet sa pince coupante dans son panier et file sans s’attarder, croise l’homme dans l’escalier et le salue d'un petit sourire très innocent. Le concierge, machinalement lui répond, puis s’arrête. « Que faisait cette vieille dans les caves ? « L’incongruité de certaines situations fait que, très vite, le cerveau humain les nie, refuse de les envisager, de les intégrer, de les admettre. De plus, la vieille femme ayant disparu, l’homme en oublie l’image improbable :

« … Premièrement : je ne la connais pas, deuxièmement : les voleurs ne sont pas aussi vieux, troisièmement : aucun lien imaginable avec la double coupure de courant, quatrièmement : je remonte et me recale devant la télé, dans ma loge. »

Dans la rue, un peu plus loin, assise sur un banc du square Montholon, Marie Jolie Blanche a déjà déplié son plan de Paris très détaillé. Avec son stylo-bille, elle raye les douze immeubles de la rue qu’elle vient de visiter. « C’est bon pour aujourd’hui, on rentre. »


*

Cette fois, c’est trop.

Cela fait plus de deux semaines que les gens du quartier, les commerçants des rues Duhesme et Poteau, les habitués de chez « Jean-Louis », même le marchand de marrons grillés de la place Jules Joffrin, pourtant vigilant puisque indicateur de police notoire et accessoirement habitué du bistro, n’ont pas vu la vieille dame solitaire de la journée. Deux informations désormais certaines : elle prend un bus (maintenant c’est le 31) vers 8 heures du matin et revient le soir (pas toujours avec le même bus) vers 19 heures. Apparemment, d’après le fleuriste du coin de la rue Ordener, elle reprend la direction de Montmartre, donc elle rentre chez elle.

Il faut vraiment en avoir le cœur net.

C’est un des fils de la boulangère, un mercredi où il n’y a pas collège, qui est chargé de se lever de bonne heure et de guetter son arrivée à l’arrêt des bus. Il est même chargé de la suivre, discrètement car elle le connaît bien. Il est surtout chargé de tout raconter à son retour, à toute la bande inquiète qui en profite pour se faire un apéro de groupe chez « Jean-Louis ».

« … Alors elle est descendue du bus et très vite, en regardant bien si personne ne la remarquait, elle s’est engouffrée dans un immeuble…Elle en est ressortie environ dix minutes plus tard et puis dans un autre immeuble et ainsi de suite, deux fois les concierges sont ressortis avec elle. L’un d’entre eux souriait avec compassion, comme s’il plaignait cette vieille un peu folle… Je n’ai pas pu la suivre à l’intérieur. « 

Et chacun de se regarder avec stupeur, puis très vite avec tristesse.

Mis à part Bertrand, plutôt partisan de lui laisser vivre sa vie.

Pour presque tous : Marie Jolie Blanche a pété les plombs.

« Demain, dit le facteur, c’est le jour du mandat de sa retraite. Elle ne bougera pas. Elle m’attend chaque mois. J’en profiterai pour inspecter son appartement pendant qu’elle me préparera sa tisane infecte qu’elle croit que j’aime. On saura.


*

Le lendemain en fin d'après-midi, Paulo, le facteur, secoue la tête et boit son troisième pastis d'affilée.

«  Alors raconte ! »

«  J’ai ouvert le tiroir de la commode du salon. Et là, croyez--moi si vous voulez, il y avait des centaines de petits bouts de fils électriques bleus, rouges, noirs, gris. Il y avait des dominos en pagaille. À côté de la commode, un gros rouleau de fil noir. C’est tout. »

Le brave homme était sonné, comme tous les autres d’ailleurs.

Le fils du patron de la supérette où Marie Jolie Blanche prenait son épicerie lourde baisse les yeux.

«  Elle n’a rien commandé cette semaine, même pas d’eau. « 

Les deux frères Mauriciens qui tenaient la grande fromagerie en sont au même point :

« Comment va-t-elle faire sans ses 100 g de gruyère râpé? Sans son petit quart de beurre fermier ? Peut-être qu’elle a trouvé mieux que chez nous. « 

Le grand Pierre, le boucher de cheval, n’y croit pas. Il sait bien, lui, que la vieille vient chez eux tous pour autre chose que de la nourriture. Elle y trouve de l’amour, de la tendresse, du clin d’œil, de la fidélité. Elle y trouve un tas de petits-enfants qu’elle n’avait pas.

« Non, dit-il, il y a autre chose. Il faut qu’on trouve. »


*

C’est le lendemain que la police met la main (pour la première fois) sur Marie Jolie Blanche debout sur une caisse, dans un couloir de cave, une pince à dénuder dans une main, un immeuble en panne d’électricité au-dessus d’elle.

Le concierge portugais, un homme petit et tout maigre (mais moustachu) a eu peur. Avant d’aller faire un tour là où un locataire avait entendu du bruit, il a prévenu le poste d’îlotage. C’est à ce moment qu’est arrivée la coupure. Lorsque les deux policiers antillais arrivent dans le sous-sol, Marie Jolie Blanche a beau éteindre la petite lampe qu’elle mord à plein dentier, eux, avec leurs grosses torches, l’illuminent entièrement.

«  Je fais collection. Je vous dis que je fais collection. J’en prends partout, dans le plus d’immeubles possibles. Oui, depuis près de 3 mois. Vous comprenez ? C’est que je vais bientôt avoir 100 ans. Vous pouvez venir voir chez moi, y en a plein les tiroirs. Je vous assure que j’en fais collection. »

Dans le poste d’îlotage, les cinq fonctionnaires sont béats. Non vraiment, ils n’en reviennent pas. Le concierge n’a même plus envie de porter plainte. " Quelle tristesse, quel naufrage que la vieillesse ! ". Peut-être que c’était ça, la maladie d’Alzheimer. Un des policiers pense aussitôt à sa grand-mère.

«  Bon, qu’est-ce qu’on fait ? »

À partir de là, Marie Jolie Blanche sait qu’elle pourra s'en aller tranquille. Son système de défense a tenu bon. De toutes façons, il ne lui reste plus que quelques jours. Pour elle le plus dur reste d’affronter ses commerçants du quartier Poteau-Duhesme. Eux, c’est sûr qu’ils ont dû mettre le paquet pour savoir. Pas pour juger, non, juste pour savoir. Elle se souvient très bien de la visite du facteur pour son mandat de retraite. Elle était restée un peu plus longtemps dans la cuisine à lui préparer sa tisane pour lui laisser le temps de fouiller dans le tiroir de la commode.

Elle avait pris soin d’y glisser un maximum de fils coupés.

Tous comptes faits, elle préfère passer pour foldingue plutôt qu’on vienne interférer dans son grand projet.

Elle pourrait se faire prendre vingt fois par les policiers que sa stratégie resterait la même. Les gens sont tellement persuadés qu’un vieux ou une vieille, c’est fait pour ne plus avoir de rêves, de projets, d’avenir. Tous pensent que c’est la fin de la vie. Mais non. Chaque tranche de vie est un commencement. À 18 ans, on découvre l’Amour et tout commence. À 25 ans, on découvre là maternité, le travail et tout commence. Bien plus tard on découvre l’âge de la retraite et tout commence. Elle était persuadée que c’est une fausse vision, une inévitable idée reçue que celle de croire qu’un vieux doit tomber malade, perdre la tête, devenir impotent. Et même si beaucoup d’exemples la contredisent, elle refuse l’idée même d’inéluctabilité de la mort. Elle n’en a pas peur puisqu’elle ne l’imagine même pas. Elle l'ignore, point final. Ce qui est important, pour elle, c’est de faire un pas de plus, " le " pas de plus, ce fameux pas de plus, celui auquel personne ne peut (ou ne veut) s'attendre.

Après l’ère quaternaire, il y aurait forcément l’ère quinternaire.

Forcément.



*


" Alors P'tite Marie… t'étais en vacances… ? "

Le grand Pierre a le sourire en coin et l'œil égrillard. Marie Jolie Blanche se dit qu'il allait falloir la jouer "subtile".

  • On peut dire ça. J'ai comme qui dirait beaucoup voyagé…. J'ai rencontré des gens du Portugal, dont un était justement concierge à Paris, des Antillais dont deux étaient justement policiers à Paris, j'ai fait la touriste… On peut dire ça… Pour ma viande hachée, ce sera comme d'habitude, Pierre.

Le boucher hoche la tête. " Maligne la Mamie ". Mais si ce n'est pas lui qui aurait le fin mot de sa fugue, ce sera quelqu'un d'autre de leur petite bande..


*


" Je suis montée chez vous trois fois de suite en début d'après-midi et vous n'étiez pas là. J'ai mangé les gâteaux, Mame Marie Jolie. Mais à part ça, on s'est rudement inquiété. Tout le quartier. À part Bertrand le livreur. Lui, il faisait que dire " laissez la vivre ". Mais nous, on vous croyait malade, à l'hôpital, que sais-je. Ça, on savait que vous partiez le matin. Ma patronne vous a même fait suivre par un de ses gamins. Il nous a tout raconté : vous entriez dans un immeuble et en ressortiez dix minutes après pour entrer dans un autre et rebelotte… Bon, je bavarde, je bavarde, mais à moi, vous pouvez bien le dire votre petit secret… Tiens, je vous ai apporté deux religieuses et un Paris-Brest… Alors ?

Marie Jolie Blanche contemple ce visage mou de femme non épanouie. Quelle terrible vie devait-elle avoir à se mêler comme ça de toutes les autres vies. Vibrant parfois par procuration. Il fallait la clouer sur le pilori qu'elle s'était bâtie. La clouer sans haine, avec compassion et beaucoup de tendresse car le bonheur de cette femme était peut-être justement là. Sa patronne, la boulangère, devait l'exploiter, son mari la forcer, ses voisins haïr ses commérages. Pourtant, elle ne s'apitoyait jamais sur elle-même, ne se racontait jamais.

  • Vous avez de la chance et vous êtes tellement gentille de faire tant de chemin pour me rendre visite et me porter toutes ces gourmandises… C'est à vous que je vais dire mon secret… Venez voir…

Marie Jolie Blanche ouvre un par un chaque tiroir de la commode du salon. Sous le regard incrédule de la commère, elle avoue, en baissant très hypocritement la tête :

  • Je les collectionne. Depuis plus de 3 mois. J'en ai des milliers et je peux dire d'où chacun provient, de quelle cave, de quelle rue… J'ai fait toutes les rues de Paris, tous les sous-sols . Mais je vous en prie, c'est un secret, ne le dites à personne…

  • Mais tout le monde le sait ! ne peut s'empêcher d'avouer la commère.

  • Comment…

  • C'est Paulo, le facteur… Il a tout raconté… Il est déjà venu chez vous et il a vu tous ces fils… Nous, on le croyait même pas. Mais à moi, vous me répétez la même chose. Donc c'est vrai. C'est comme une marotte, une sorte de manie… Rassurez vous, moi, à votre âge, si j'y arrive, ce sera peut-être pire. Ah ben Mame Marie Jolie, quand je vais leur dire ça… Parce qu'après tout, c'est plus un secret vu que le facteur…

  • Si, vraiment, je vous assure, c'est un secret. Je vous remercie. Maintenant, sans vous vexer, il faut partir, je suis fatiguée.

Marie Jolie Blanche, une fois seule, laisse éclater un rire de porcelaine, rire d'adolescente qui s'est bien amusée à tromper son monde. Sûr qu'ils vont tous la surnommer la Collectionneuse ou l'Electricienne. Elle ferait la gênée, la honteuse, la "prise au piège"…


*



" Un petit Porto, Marie ?

Tous les habitués sont là et se tournent vers Marie jolie Blanche qui vient d'entrer et de s'asseoir à sa place, contre la vitre donnant sur la rue. Elle fait celle qui ne soupçonne rien, qui n'imagine aucune curiosité de tous ceux-là, ceux-là qui l'aimaient bien, d'ailleurs, elle n'en doutait pas un seul instant.

Robert, le Roi du Saucisson, est le premier à faire le malin :

  • Et ben Marie, je te sens tout électrique.

  • Non non, ça va, j'ai un petit coup de blues… Dans 3 jours, je passe le siècle… Ça compte ! (Bien esquivé, se dit-elle)

  • Et tu le passes où, ton anniversaire ?

  • Chez moi. Je suis bien, chez moi. Je vais me faire un grand gâteau. Assez grand pour y planter 100 bougies. D'ailleurs, je vous invite tous vers 23 heures, à condition que vous apportiez le champagne. Vous êtes tellement tous adorables depuis tant d'années. (Et vlan : jouez violons, résonnez hautbois !).

Les habitués de " Chez Jean-Louis " se regardent tous discrètement (crurent-ils). " Elle était forte la vieille. " "… Des fils électriques… À d'autres…"

  • D'accord, Marie, c'est le patron de la supérette qui régale côté champagne, surenchérit le fils du patron de la dite supérette.

  • Et nous, on te fera un petit cadeau fleuri, dirent les frères Mauriciens.

  • Il est tard Marie Jolie Blanche, si tu veux, je te remonte dans ma camionnette.

C'est Bertrand qui a parlé, sa cigarette au coin de la bouche, un petit sourire narquois. Narquois ou complice. Certainement complice. Elle l'aime bien, ce livreur solitaire. Elle connaissait, comme tout le monde les malheurs de sa vie. Il n'en parlait jamais mais y pensait sûrement toujours.

- Allez, on y va. S'exclame-t-elle en ouvrant son porte-monnaie pour régler son porto presque quotidien (enfin pas depuis 3 mois, se dit-elle).

  • Bouge pas, c'est payé dit Bertrand.

Le soir tombe, le Trafic tout neuf du livreur grimpe vers Montmartre sans problème. Bertrand ne dit rien. Marie Jolie Blanche n'en est pas surprise. Déjà que ce n'était pas un grand causeur. Et de plus, il était originaire du quartier donc : pas de questions et, bien sûr, jamais de réponses. Pourtant, en arrivant devant la porte de la vieille femme, il lui caresse une joue et lui dit :

  • J'sais pas ce que tu traficotes, Marie Jolie Blanche, mais j'suis sûr que c'est magique. Ils savent plus où ils en sont avec tes histoires de fils électriques et moi, j'rigole… Tu les roules dans la farine et c'est jouissif. Portes toi bien, grand-mère…

Marie Jolie Blanche est, d'un coup, sur le point de tout lui dire, seulement à lui...

  • Silence, petite femme… Même pas à moi… Tu entends, les secrets de magie n'appartiennent qu'à ceux qui savent pratiquer la magie… Tu connais ma vie… Je n'ai jamais su pratiquer la magie. Ça se saurait. Mais toi… Tu es bien capable de t'envoler sur un balai… Allez, bonsoir. Et si tu veux, demain soir, je te remonte avec toutes tes courses pour ton gâteau. Et puis tiens, j'aurais trouvé ta centaine de bougies. Je te les offre. Avec en plus des allumettes géantes pour allumer celles du milieu sans te brûler.

Elle se met sur la pointe de ses baskets et, par le carreau ouvert, lui fait une bise sur les lèvres.

  • Crois bien que ce sera le plus beau cadeau de mon anniversaire.

Bertrand démarre la camionnette et disparaît sans se retourner.

Elle n'a plus que deux jours à attendre.


*


Bertrand a tenu parole. Elle a ses bougies et les grandes allumettes. Il l'a remontée dans sa camionnette et déposée, toujours sans aucun commentaire. Il lui a simplement dit :

" C'est le grand soir… Alors, à plus tard pour le champagne."

Elle a monté ses sept étages, rangé sa maison, commencé son gâteau (une sorte d'immense génoise toute simple avec un peu de sucre glace), puis elle s'est reposé tout l'après-midi. Aujourd'hui, pas question de redescendre. Elle n'a même pas allumé la télé, elle, si friande des reportages sur les pays lointains et inconnus où elle n'est jamais allée et où elle n'irait jamais, pour de vrai.

Puis, tranquillement, le soir vient, la nuit tombe doucement sur Paris. Pas de bruit, tout en caresse. Au septième étage, et à plus forte raison sur les hauts de Montmartre, c'est presque le silence. Mis à part l'incessant roucoulement des pigeons et les ronflements du voisin couche-tôt.

Elle se fait belle, très belle. Elle se croit même superbe. C'est vrai qu'elle ne fait pas son âge dans sa longue robe noire, illuminée de très jolis pendentifs brillants assortis à ce si beau collier.

Elle se maquille légèrement, ce qui n'était pas arrivé depuis si longtemps

Elle ajoute un peu de ce parfum qu'elle aime tant mais dont elle ne s'armait plus.

Puis elle pose son grand gâteau d'anniversaire au centre de la table ronde du salon, juste devant la grande baie vitrée qui dévoile Paris.

Elle pique une à une ses 100 bougies.

Bertrand ne croyait pas si bien dire en utilisant le mot " magique ".

Il s'agissait bien de cela, d'un de ces instants auxquels personne ne peut croire s'il n'en connaît le secret.

Elle est heureuse.

Les bougies sont de toutes les couleurs et suffisamment épaisses pour que la première allumée attende la dernière.

Alors ils arrivèrent tous, entrèrent doucement, sans frapper, comme on entre dans un moulin, ou plutôt dans une chapelle . Le grand Pierre reste debout aux côtés des minuscules frères Mauriciens tenant chacun, gauchement, un joli bouquet de fleurs champêtres. Bertrand s'assoit dans un des fauteuils. Robert, le Roi du Saucisson est venu avec son frère Jo et le fils du patron de la supérette avec Karim, l'épicier Marocain. La commère de la boulangerie se tient serrée près de Paulo le facteur. (Tiens, tiens…)

Tous font silence.

Elle les distingue à peine, toute à son cérémonial.

En allumant la première bougie, Marie Jolie Blanche lui attribue son souvenir le plus flou et le plus lointain : celui de l'école maternelle Charles Péguy du quartier Parmentier, toute décorée de carreaux de céramique et d'un grand bac plein de terre et de salades où vivaient deux tortues…

À la seconde bougie, elle se souvient avoir passé la main dans les cheveux d'un de ses petits camarades. Elle s'en souvient parce qu'ils étaient très durs et très crépus. La couleur de la peau du gamin ne l'avait pas choquée mais ses cheveux, bon sang…

À la troisième bougie…

Et c'est ainsi de bougies en bougies : toute sa vie lui revient, comme si chaque souvenir était la pièce d'un puzzle dont l'image finale serait elle-même, assise sereine sur l'herbe de son jardin secret.

Evoquait-elle ses souvenirs à haute voix ou chacun ne résonnait-il qu'à l'intérieur d'elle-même ? L'entendaient-ils ? L'écoutaient-ils ? Tous ceux qui l'entourent se taisent pourtant, ne troublent surtout pas cet instant étonnant.

À la 18e bougie, elle ressent le désir de son premier amant et la vibration qu'il suscita alors en elle.

À la 22e, elle ressent son premier chagrin d'amour. À la 30e aussi. À la 35e aussi. Un chagrin d'amour est toujours un premier chagrin d'amour. Puis il y a les bougies de guerres et celles plus joyeuses de fins de guerres. Il y a les bougies de " découvertes ", celles qui lui avaient appris tant de choses, souvent de la bouche même de ses compagnons : des voyages, des peuples, des retours.

A quelle bougie attribue-t-elle cet espoir d'un mariage qui ne vint jamais ? Et ses espoirs de maternité qui ne réussirent pas ?

À la 40e, 52e ou à la 54e ?

Chaque bougie ne correspond pas à une année mais à un événement.. Elle est comme en transe, une bougie la voyait boire un délicat vin du Rhin avec son bel allemand, une autre la voyait se promener, main dans la main avec Hervé, place Emile Goudeau. Elle portait cette superbe robe légère et colorée, qui flottait dans le vent, fleurie de rouges et de bleus .

Une autre encore…

Et ainsi de suite, de bougies en bougies, tant de bonheurs , de peurs et de tristesses lui reviennent.

Jamais un regret. Pas un.

Par moments, une larme la prend. À d'autres moments, un sourire. Lorsqu'elle allume une bougie de plus, il lui arrive de passer une de ses mains dans ses cheveux, légèrement, ou bien sur un sein, oubliant qu'elle n'est pas seule.

Il fait de plus en plus chaud et la nuit de Paris semble de plus en plus noire malgré toutes ses lumières.

Les lumières de sa ville. Les lumières de sa vie.

Elle allume sa centième bougie et reste un moment immobile. Marie Jolie Blanche revoit ses trois derniers mois de course folle de caves en caves…

Elle se tourne vers ses invités déjà stupéfaits par ce qui allait arriver, par ce dont ils allaient être témoins, par ce qu'ils ne pourraient jamais raconter car tout bonnement, personne ne pourrait jamais les croire. Elle les regarde avec tendresse et amour. Elle a envie de leur parler mais ne le fait pas. Elle a envie de leur dire : " Regardez bien et n'oubliez pas. " Mais elle sait que ce ne sera pas nécessaire.

Ils vont voir et n'oublieront pas.