28 août 2009

CE QUE BALOO A ECRIE

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LE GRAND PIERRE

Des pas de plus.

Les 100 bougies

 

 

Marie Jolie Blanche va avoir 100 ans dans quelques mois.

Elle en est heureuse, rayonnante, déterminée : une étape de plus franchie. Elle peut accomplir un nouveau siècle, prendre son élan. Elle est prête, disponible : en pleine forme.

D'ailleurs, tous ceux qui la connaissent ne lui donnent que dans les quatre-vingts ans, à peine: une jeunette, en quelque sorte.

C'est vrai qu'avec ses survêtements et autres joggings colorés, ses paires de baskets aux marques les plus médiatisées, ses cheveux mi-longs, très gris et tirés en arrière, en queue-de-cheval, elle fait sportive. Quand bien même le seul sport qu'elle pratiqua fut la descente des escaliers de son immeuble. Sept étages. Pas d'ascenseur. Deux descentes par jour suivies par deux autres, celles des ruelles derrière le Vieux Montmartre jusqu'à Jules Joffrin, en passant par la rue St Vincent, et les escaliers de la Fontaine du But.

Tout cela parce que tout simplement, il lui semble que le marché quotidien des rues Duhesme et du Poteau la vivifie, la régénère.

Chaque matin, vers 10 heures, elle s’y rend pour faire ses quelques courses et sûrement un peu aussi pour se montrer aux habitués du quartier qui la connaissent depuis sa naissance (quoiqu'il ne dût pas en rester beaucoup de ceux-là.). Pour leur montrer ce qu'est une centenaire très vivante, presque moderne et confiante dans l'avenir.

L'itinéraire est quasiment toujours le même : rue du Poteau chez Robert, le Roi du Saucisson pour deux tranches de jambon braisé ou une part de boudin blanc aux truffes. Chez Karim le Marocain : deux tomates, une courgette, un oignon, trois carottes, un poireau. Chez Pierre, le boucher de cheval : en alternance un jour sur deux avec le Roi du Saucisson : 100 g de bifteck haché bien rouge (le grand Pierre rajoutait toujours une fine tranche de mortadelle ou quelques rondelles de cervelas et surtout son sourire complice unique et si tendre). Elle l'aime bien ce Pierre, le trouve beau. Il a le regard malicieux. Il arrive parfois à lui faire croire qu'elle est plus jeune. En tout cas, il lui fait se souvenir de ce temps-là, ce qui n'est déjà pas si mal. Chez le boulanger (des nouveaux arrivés voici à peine 10 ans), sa demi-baguette l'attend chaque matin, surtout pas moulée, bien croustillante. Une fois par semaine, elle prend quelques yaourts, une plaque de beurre et un fromage chez les Mauriciens de la rue Duhesme (anciennement employés du fromager Barthélemy). Elle adore ce marché quotidien. Prend deux citrons à la " Rouge ", la gitane marchande d'ail. Parfois un peu de poisson blanc qu'elle cuit à la vapeur avec un peu de fenouil.

Pour les courses lourdes (bouteilles d’eau, pommes de terre, litres de lait…) , une fois tous les quinze jours, elle donne sa liste à la supérette et le fils du gérant, avec son triporteur à moteur, lui monte tout là-haut, sous son toit, contre un petit pourboire (c'est bien normal).

Tout là-haut.

L'appartement de Marie Jolie Blanche est grand et très clair. Des chiens assis perçant le toit offrent de vastes baies vitrées qui inondent les pièces de lumière. Lorsque le ciel est dégagé, on y découvre tout Paris. Un vrai bonheur. La grande salle du fond était l'atelier de peinture de son dernier compagnon disparu depuis plus de 30 ans. Elle l'a laissé en l'état : chevalets, tubes, croquis, esquisses, chiffons, châssis, souvenirs d’odeurs de térébenthine, de laques et de vernis. La première pièce est son domaine : télévision reliée à l'antenne parabolique de l'immeuble. Elle s'est même abonnée à un " bouquet-satellite " comme on dit. Parce qu'à 100 ans, on dort peu. Il y a une table ronde, une commode. Deux gros fauteuils (un pour regarder la télé, l'autre pour lire).

Peu de gens viennent chez elle : le facteur a depuis longtemps choisi de monter, parfois le médecin (mais très rarement), le fils de la supérette pour ses courses lourdes, et l'employée de la boulangerie de la rue du Poteau, une commère qui lui parle des ragots du quartier et qui lui monte de temps en temps des gâteaux invendus (surtout le lendemain de la fermeture).

La deuxième descente des escaliers se situe vers 18 heures.

Sous prétexte d'aller chercher le journal du soir, elle fait le tour du quartier. Elle s'arrête parfois, pas très souvent, chez "Jean-Louis", un bistro d'habitués. Elle y boit un petit porto, reste un quart d'heure et rentre. Un tour quotidien de deux à trois kilomètres.

Lorsque c'est l'hiver, et qu'elle est de retour chez elle, elle attend quelques minutes devant la grande fenêtre du salon pour contempler les lumières de la ville. Elle reste dans le noir, le cœur chargé de mille émotions et se dit qu'il est temps de s'attaquer à son grand projet, de le préparer, de le réaliser pour le jour de son centième anniversaire.


*

Pierre, le boucher de cheval et Robert, le Roi du Saucisson, prennent depuis de nombreuses années un petit verre de Sauvignon chez "Jean-Louis", avec Bertrand, un solitaire même pas ivrogne, personnage du quartier qui tenait autrefois le petit bar-resto " La Sente au Loup ", rue Letord. Et presque à chaque fois, le nom de Marie Jolie Blanche vient dans leur courte conversation.

Ce jour-là, ils en parlent un peu plus longtemps pour deux raisons : la première est que le facteur de Marie Jolie Blanche habite la rue du Poteau et qu’il est de repos, c’est-à-dire qu’il traîne un peu plus avec les copains, chez « Jean-Louis », la seconde c’est que ni les uns ni les autres n'ont pas vu la vieille dame depuis trois jours. Et ce n'est pas normal. En quelques minutes, la nouvelle fait le tour du comptoir. Et quelques langues se délient, comme dans tout village. Certains affirment déjà l'avoir vu partir de bonne heure avec son grand panier de paille tressée. Vers les 8 heures 30 ou 9 heures. D'autres affirment l'avoir vu prendre le bus 80. Incroyable.

Rumeurs.

La nouvelle va jusqu'à la boulangerie et la patronne demande aussitôt à son employée de passer chez la vieille dame au début de l'après-midi, histoire de lui monter deux gâteaux… et surtout de vérifier si elle va bien. On a souvent retrouvé des vieux morts chez eux.

Étonnante constatation : à 14 h 15, Marie Jolie Blanche n’était toujours pas chez elle. Alors la rumeur se met à courir de plus en plus vite, à enfler, à se gonfler de tout ce qu’il y a de tragique dans le doute, l’incertitude et l’ignorance.

D’entrée, on exclut la possibilité d’un amant secret : plus de son âge. Puis très vite, on imagine le pire : des examens médicaux dans un hôpital. « Si elle part de bonne heure, c’est qu’elle doit être à jeun. »


*


Pendant ce temps, la douce Marie Jolie Blanche est dans un couloir de caves d’un immeuble cossu de la rue Lafayette, dans un autre arrondissement que le sien... Debout sur une caisse. Elle coupe un fil électrique rouge et, sans toucher au fil bleu, fixe un gros domino. Puis elle coupe le fil bleu et en introduit les deux bouts séparés dans le domino. Elle sait qu’il faut faire très vite car le courant a forcément été interrompu dans tout l’immeuble et le concierge ne va pas manquer de s’en apercevoir.

Alors, sitôt ce qu'elle appelle " sa petite connexion " terminée, elle remet sa pince coupante dans son panier et file sans s’attarder, croise l’homme dans l’escalier et le salue d'un petit sourire très innocent. Le concierge, machinalement lui répond, puis s’arrête. « Que faisait cette vieille dans les caves ? « L’incongruité de certaines situations fait que, très vite, le cerveau humain les nie, refuse de les envisager, de les intégrer, de les admettre. De plus, la vieille femme ayant disparu, l’homme en oublie l’image improbable :

« … Premièrement : je ne la connais pas, deuxièmement : les voleurs ne sont pas aussi vieux, troisièmement : aucun lien imaginable avec la double coupure de courant, quatrièmement : je remonte et me recale devant la télé, dans ma loge. »

Dans la rue, un peu plus loin, assise sur un banc du square Montholon, Marie Jolie Blanche a déjà déplié son plan de Paris très détaillé. Avec son stylo-bille, elle raye les douze immeubles de la rue qu’elle vient de visiter. « C’est bon pour aujourd’hui, on rentre. »


*

Cette fois, c’est trop.

Cela fait plus de deux semaines que les gens du quartier, les commerçants des rues Duhesme et Poteau, les habitués de chez « Jean-Louis », même le marchand de marrons grillés de la place Jules Joffrin, pourtant vigilant puisque indicateur de police notoire et accessoirement habitué du bistro, n’ont pas vu la vieille dame solitaire de la journée. Deux informations désormais certaines : elle prend un bus (maintenant c’est le 31) vers 8 heures du matin et revient le soir (pas toujours avec le même bus) vers 19 heures. Apparemment, d’après le fleuriste du coin de la rue Ordener, elle reprend la direction de Montmartre, donc elle rentre chez elle.

Il faut vraiment en avoir le cœur net.

C’est un des fils de la boulangère, un mercredi où il n’y a pas collège, qui est chargé de se lever de bonne heure et de guetter son arrivée à l’arrêt des bus. Il est même chargé de la suivre, discrètement car elle le connaît bien. Il est surtout chargé de tout raconter à son retour, à toute la bande inquiète qui en profite pour se faire un apéro de groupe chez « Jean-Louis ».

« … Alors elle est descendue du bus et très vite, en regardant bien si personne ne la remarquait, elle s’est engouffrée dans un immeuble…Elle en est ressortie environ dix minutes plus tard et puis dans un autre immeuble et ainsi de suite, deux fois les concierges sont ressortis avec elle. L’un d’entre eux souriait avec compassion, comme s’il plaignait cette vieille un peu folle… Je n’ai pas pu la suivre à l’intérieur. « 

Et chacun de se regarder avec stupeur, puis très vite avec tristesse.

Mis à part Bertrand, plutôt partisan de lui laisser vivre sa vie.

Pour presque tous : Marie Jolie Blanche a pété les plombs.

« Demain, dit le facteur, c’est le jour du mandat de sa retraite. Elle ne bougera pas. Elle m’attend chaque mois. J’en profiterai pour inspecter son appartement pendant qu’elle me préparera sa tisane infecte qu’elle croit que j’aime. On saura.


*

Le lendemain en fin d'après-midi, Paulo, le facteur, secoue la tête et boit son troisième pastis d'affilée.

«  Alors raconte ! »

«  J’ai ouvert le tiroir de la commode du salon. Et là, croyez--moi si vous voulez, il y avait des centaines de petits bouts de fils électriques bleus, rouges, noirs, gris. Il y avait des dominos en pagaille. À côté de la commode, un gros rouleau de fil noir. C’est tout. »

Le brave homme était sonné, comme tous les autres d’ailleurs.

Le fils du patron de la supérette où Marie Jolie Blanche prenait son épicerie lourde baisse les yeux.

«  Elle n’a rien commandé cette semaine, même pas d’eau. « 

Les deux frères Mauriciens qui tenaient la grande fromagerie en sont au même point :

« Comment va-t-elle faire sans ses 100 g de gruyère râpé? Sans son petit quart de beurre fermier ? Peut-être qu’elle a trouvé mieux que chez nous. « 

Le grand Pierre, le boucher de cheval, n’y croit pas. Il sait bien, lui, que la vieille vient chez eux tous pour autre chose que de la nourriture. Elle y trouve de l’amour, de la tendresse, du clin d’œil, de la fidélité. Elle y trouve un tas de petits-enfants qu’elle n’avait pas.

« Non, dit-il, il y a autre chose. Il faut qu’on trouve. »


*

C’est le lendemain que la police met la main (pour la première fois) sur Marie Jolie Blanche debout sur une caisse, dans un couloir de cave, une pince à dénuder dans une main, un immeuble en panne d’électricité au-dessus d’elle.

Le concierge portugais, un homme petit et tout maigre (mais moustachu) a eu peur. Avant d’aller faire un tour là où un locataire avait entendu du bruit, il a prévenu le poste d’îlotage. C’est à ce moment qu’est arrivée la coupure. Lorsque les deux policiers antillais arrivent dans le sous-sol, Marie Jolie Blanche a beau éteindre la petite lampe qu’elle mord à plein dentier, eux, avec leurs grosses torches, l’illuminent entièrement.

«  Je fais collection. Je vous dis que je fais collection. J’en prends partout, dans le plus d’immeubles possibles. Oui, depuis près de 3 mois. Vous comprenez ? C’est que je vais bientôt avoir 100 ans. Vous pouvez venir voir chez moi, y en a plein les tiroirs. Je vous assure que j’en fais collection. »

Dans le poste d’îlotage, les cinq fonctionnaires sont béats. Non vraiment, ils n’en reviennent pas. Le concierge n’a même plus envie de porter plainte. " Quelle tristesse, quel naufrage que la vieillesse ! ". Peut-être que c’était ça, la maladie d’Alzheimer. Un des policiers pense aussitôt à sa grand-mère.

«  Bon, qu’est-ce qu’on fait ? »

À partir de là, Marie Jolie Blanche sait qu’elle pourra s'en aller tranquille. Son système de défense a tenu bon. De toutes façons, il ne lui reste plus que quelques jours. Pour elle le plus dur reste d’affronter ses commerçants du quartier Poteau-Duhesme. Eux, c’est sûr qu’ils ont dû mettre le paquet pour savoir. Pas pour juger, non, juste pour savoir. Elle se souvient très bien de la visite du facteur pour son mandat de retraite. Elle était restée un peu plus longtemps dans la cuisine à lui préparer sa tisane pour lui laisser le temps de fouiller dans le tiroir de la commode.

Elle avait pris soin d’y glisser un maximum de fils coupés.

Tous comptes faits, elle préfère passer pour foldingue plutôt qu’on vienne interférer dans son grand projet.

Elle pourrait se faire prendre vingt fois par les policiers que sa stratégie resterait la même. Les gens sont tellement persuadés qu’un vieux ou une vieille, c’est fait pour ne plus avoir de rêves, de projets, d’avenir. Tous pensent que c’est la fin de la vie. Mais non. Chaque tranche de vie est un commencement. À 18 ans, on découvre l’Amour et tout commence. À 25 ans, on découvre là maternité, le travail et tout commence. Bien plus tard on découvre l’âge de la retraite et tout commence. Elle était persuadée que c’est une fausse vision, une inévitable idée reçue que celle de croire qu’un vieux doit tomber malade, perdre la tête, devenir impotent. Et même si beaucoup d’exemples la contredisent, elle refuse l’idée même d’inéluctabilité de la mort. Elle n’en a pas peur puisqu’elle ne l’imagine même pas. Elle l'ignore, point final. Ce qui est important, pour elle, c’est de faire un pas de plus, " le " pas de plus, ce fameux pas de plus, celui auquel personne ne peut (ou ne veut) s'attendre.

Après l’ère quaternaire, il y aurait forcément l’ère quinternaire.

Forcément.



*


" Alors P'tite Marie… t'étais en vacances… ? "

Le grand Pierre a le sourire en coin et l'œil égrillard. Marie Jolie Blanche se dit qu'il allait falloir la jouer "subtile".

  • On peut dire ça. J'ai comme qui dirait beaucoup voyagé…. J'ai rencontré des gens du Portugal, dont un était justement concierge à Paris, des Antillais dont deux étaient justement policiers à Paris, j'ai fait la touriste… On peut dire ça… Pour ma viande hachée, ce sera comme d'habitude, Pierre.

Le boucher hoche la tête. " Maligne la Mamie ". Mais si ce n'est pas lui qui aurait le fin mot de sa fugue, ce sera quelqu'un d'autre de leur petite bande..


*


" Je suis montée chez vous trois fois de suite en début d'après-midi et vous n'étiez pas là. J'ai mangé les gâteaux, Mame Marie Jolie. Mais à part ça, on s'est rudement inquiété. Tout le quartier. À part Bertrand le livreur. Lui, il faisait que dire " laissez la vivre ". Mais nous, on vous croyait malade, à l'hôpital, que sais-je. Ça, on savait que vous partiez le matin. Ma patronne vous a même fait suivre par un de ses gamins. Il nous a tout raconté : vous entriez dans un immeuble et en ressortiez dix minutes après pour entrer dans un autre et rebelotte… Bon, je bavarde, je bavarde, mais à moi, vous pouvez bien le dire votre petit secret… Tiens, je vous ai apporté deux religieuses et un Paris-Brest… Alors ?

Marie Jolie Blanche contemple ce visage mou de femme non épanouie. Quelle terrible vie devait-elle avoir à se mêler comme ça de toutes les autres vies. Vibrant parfois par procuration. Il fallait la clouer sur le pilori qu'elle s'était bâtie. La clouer sans haine, avec compassion et beaucoup de tendresse car le bonheur de cette femme était peut-être justement là. Sa patronne, la boulangère, devait l'exploiter, son mari la forcer, ses voisins haïr ses commérages. Pourtant, elle ne s'apitoyait jamais sur elle-même, ne se racontait jamais.

  • Vous avez de la chance et vous êtes tellement gentille de faire tant de chemin pour me rendre visite et me porter toutes ces gourmandises… C'est à vous que je vais dire mon secret… Venez voir…

Marie Jolie Blanche ouvre un par un chaque tiroir de la commode du salon. Sous le regard incrédule de la commère, elle avoue, en baissant très hypocritement la tête :

  • Je les collectionne. Depuis plus de 3 mois. J'en ai des milliers et je peux dire d'où chacun provient, de quelle cave, de quelle rue… J'ai fait toutes les rues de Paris, tous les sous-sols . Mais je vous en prie, c'est un secret, ne le dites à personne…

  • Mais tout le monde le sait ! ne peut s'empêcher d'avouer la commère.

  • Comment…

  • C'est Paulo, le facteur… Il a tout raconté… Il est déjà venu chez vous et il a vu tous ces fils… Nous, on le croyait même pas. Mais à moi, vous me répétez la même chose. Donc c'est vrai. C'est comme une marotte, une sorte de manie… Rassurez vous, moi, à votre âge, si j'y arrive, ce sera peut-être pire. Ah ben Mame Marie Jolie, quand je vais leur dire ça… Parce qu'après tout, c'est plus un secret vu que le facteur…

  • Si, vraiment, je vous assure, c'est un secret. Je vous remercie. Maintenant, sans vous vexer, il faut partir, je suis fatiguée.

Marie Jolie Blanche, une fois seule, laisse éclater un rire de porcelaine, rire d'adolescente qui s'est bien amusée à tromper son monde. Sûr qu'ils vont tous la surnommer la Collectionneuse ou l'Electricienne. Elle ferait la gênée, la honteuse, la "prise au piège"…


*



" Un petit Porto, Marie ?

Tous les habitués sont là et se tournent vers Marie jolie Blanche qui vient d'entrer et de s'asseoir à sa place, contre la vitre donnant sur la rue. Elle fait celle qui ne soupçonne rien, qui n'imagine aucune curiosité de tous ceux-là, ceux-là qui l'aimaient bien, d'ailleurs, elle n'en doutait pas un seul instant.

Robert, le Roi du Saucisson, est le premier à faire le malin :

  • Et ben Marie, je te sens tout électrique.

  • Non non, ça va, j'ai un petit coup de blues… Dans 3 jours, je passe le siècle… Ça compte ! (Bien esquivé, se dit-elle)

  • Et tu le passes où, ton anniversaire ?

  • Chez moi. Je suis bien, chez moi. Je vais me faire un grand gâteau. Assez grand pour y planter 100 bougies. D'ailleurs, je vous invite tous vers 23 heures, à condition que vous apportiez le champagne. Vous êtes tellement tous adorables depuis tant d'années. (Et vlan : jouez violons, résonnez hautbois !).

Les habitués de " Chez Jean-Louis " se regardent tous discrètement (crurent-ils). " Elle était forte la vieille. " "… Des fils électriques… À d'autres…"

  • D'accord, Marie, c'est le patron de la supérette qui régale côté champagne, surenchérit le fils du patron de la dite supérette.

  • Et nous, on te fera un petit cadeau fleuri, dirent les frères Mauriciens.

  • Il est tard Marie Jolie Blanche, si tu veux, je te remonte dans ma camionnette.

C'est Bertrand qui a parlé, sa cigarette au coin de la bouche, un petit sourire narquois. Narquois ou complice. Certainement complice. Elle l'aime bien, ce livreur solitaire. Elle connaissait, comme tout le monde les malheurs de sa vie. Il n'en parlait jamais mais y pensait sûrement toujours.

- Allez, on y va. S'exclame-t-elle en ouvrant son porte-monnaie pour régler son porto presque quotidien (enfin pas depuis 3 mois, se dit-elle).

  • Bouge pas, c'est payé dit Bertrand.

Le soir tombe, le Trafic tout neuf du livreur grimpe vers Montmartre sans problème. Bertrand ne dit rien. Marie Jolie Blanche n'en est pas surprise. Déjà que ce n'était pas un grand causeur. Et de plus, il était originaire du quartier donc : pas de questions et, bien sûr, jamais de réponses. Pourtant, en arrivant devant la porte de la vieille femme, il lui caresse une joue et lui dit :

  • J'sais pas ce que tu traficotes, Marie Jolie Blanche, mais j'suis sûr que c'est magique. Ils savent plus où ils en sont avec tes histoires de fils électriques et moi, j'rigole… Tu les roules dans la farine et c'est jouissif. Portes toi bien, grand-mère…

Marie Jolie Blanche est, d'un coup, sur le point de tout lui dire, seulement à lui...

  • Silence, petite femme… Même pas à moi… Tu entends, les secrets de magie n'appartiennent qu'à ceux qui savent pratiquer la magie… Tu connais ma vie… Je n'ai jamais su pratiquer la magie. Ça se saurait. Mais toi… Tu es bien capable de t'envoler sur un balai… Allez, bonsoir. Et si tu veux, demain soir, je te remonte avec toutes tes courses pour ton gâteau. Et puis tiens, j'aurais trouvé ta centaine de bougies. Je te les offre. Avec en plus des allumettes géantes pour allumer celles du milieu sans te brûler.

Elle se met sur la pointe de ses baskets et, par le carreau ouvert, lui fait une bise sur les lèvres.

  • Crois bien que ce sera le plus beau cadeau de mon anniversaire.

Bertrand démarre la camionnette et disparaît sans se retourner.

Elle n'a plus que deux jours à attendre.


*


Bertrand a tenu parole. Elle a ses bougies et les grandes allumettes. Il l'a remontée dans sa camionnette et déposée, toujours sans aucun commentaire. Il lui a simplement dit :

" C'est le grand soir… Alors, à plus tard pour le champagne."

Elle a monté ses sept étages, rangé sa maison, commencé son gâteau (une sorte d'immense génoise toute simple avec un peu de sucre glace), puis elle s'est reposé tout l'après-midi. Aujourd'hui, pas question de redescendre. Elle n'a même pas allumé la télé, elle, si friande des reportages sur les pays lointains et inconnus où elle n'est jamais allée et où elle n'irait jamais, pour de vrai.

Puis, tranquillement, le soir vient, la nuit tombe doucement sur Paris. Pas de bruit, tout en caresse. Au septième étage, et à plus forte raison sur les hauts de Montmartre, c'est presque le silence. Mis à part l'incessant roucoulement des pigeons et les ronflements du voisin couche-tôt.

Elle se fait belle, très belle. Elle se croit même superbe. C'est vrai qu'elle ne fait pas son âge dans sa longue robe noire, illuminée de très jolis pendentifs brillants assortis à ce si beau collier.

Elle se maquille légèrement, ce qui n'était pas arrivé depuis si longtemps

Elle ajoute un peu de ce parfum qu'elle aime tant mais dont elle ne s'armait plus.

Puis elle pose son grand gâteau d'anniversaire au centre de la table ronde du salon, juste devant la grande baie vitrée qui dévoile Paris.

Elle pique une à une ses 100 bougies.

Bertrand ne croyait pas si bien dire en utilisant le mot " magique ".

Il s'agissait bien de cela, d'un de ces instants auxquels personne ne peut croire s'il n'en connaît le secret.

Elle est heureuse.

Les bougies sont de toutes les couleurs et suffisamment épaisses pour que la première allumée attende la dernière.

Alors ils arrivèrent tous, entrèrent doucement, sans frapper, comme on entre dans un moulin, ou plutôt dans une chapelle . Le grand Pierre reste debout aux côtés des minuscules frères Mauriciens tenant chacun, gauchement, un joli bouquet de fleurs champêtres. Bertrand s'assoit dans un des fauteuils. Robert, le Roi du Saucisson est venu avec son frère Jo et le fils du patron de la supérette avec Karim, l'épicier Marocain. La commère de la boulangerie se tient serrée près de Paulo le facteur. (Tiens, tiens…)

Tous font silence.

Elle les distingue à peine, toute à son cérémonial.

En allumant la première bougie, Marie Jolie Blanche lui attribue son souvenir le plus flou et le plus lointain : celui de l'école maternelle Charles Péguy du quartier Parmentier, toute décorée de carreaux de céramique et d'un grand bac plein de terre et de salades où vivaient deux tortues…

À la seconde bougie, elle se souvient avoir passé la main dans les cheveux d'un de ses petits camarades. Elle s'en souvient parce qu'ils étaient très durs et très crépus. La couleur de la peau du gamin ne l'avait pas choquée mais ses cheveux, bon sang…

À la troisième bougie…

Et c'est ainsi de bougies en bougies : toute sa vie lui revient, comme si chaque souvenir était la pièce d'un puzzle dont l'image finale serait elle-même, assise sereine sur l'herbe de son jardin secret.

Evoquait-elle ses souvenirs à haute voix ou chacun ne résonnait-il qu'à l'intérieur d'elle-même ? L'entendaient-ils ? L'écoutaient-ils ? Tous ceux qui l'entourent se taisent pourtant, ne troublent surtout pas cet instant étonnant.

À la 18e bougie, elle ressent le désir de son premier amant et la vibration qu'il suscita alors en elle.

À la 22e, elle ressent son premier chagrin d'amour. À la 30e aussi. À la 35e aussi. Un chagrin d'amour est toujours un premier chagrin d'amour. Puis il y a les bougies de guerres et celles plus joyeuses de fins de guerres. Il y a les bougies de " découvertes ", celles qui lui avaient appris tant de choses, souvent de la bouche même de ses compagnons : des voyages, des peuples, des retours.

A quelle bougie attribue-t-elle cet espoir d'un mariage qui ne vint jamais ? Et ses espoirs de maternité qui ne réussirent pas ?

À la 40e, 52e ou à la 54e ?

Chaque bougie ne correspond pas à une année mais à un événement.. Elle est comme en transe, une bougie la voyait boire un délicat vin du Rhin avec son bel allemand, une autre la voyait se promener, main dans la main avec Hervé, place Emile Goudeau. Elle portait cette superbe robe légère et colorée, qui flottait dans le vent, fleurie de rouges et de bleus .

Une autre encore…

Et ainsi de suite, de bougies en bougies, tant de bonheurs , de peurs et de tristesses lui reviennent.

Jamais un regret. Pas un.

Par moments, une larme la prend. À d'autres moments, un sourire. Lorsqu'elle allume une bougie de plus, il lui arrive de passer une de ses mains dans ses cheveux, légèrement, ou bien sur un sein, oubliant qu'elle n'est pas seule.

Il fait de plus en plus chaud et la nuit de Paris semble de plus en plus noire malgré toutes ses lumières.

Les lumières de sa ville. Les lumières de sa vie.

Elle allume sa centième bougie et reste un moment immobile. Marie Jolie Blanche revoit ses trois derniers mois de course folle de caves en caves…

Elle se tourne vers ses invités déjà stupéfaits par ce qui allait arriver, par ce dont ils allaient être témoins, par ce qu'ils ne pourraient jamais raconter car tout bonnement, personne ne pourrait jamais les croire. Elle les regarde avec tendresse et amour. Elle a envie de leur parler mais ne le fait pas. Elle a envie de leur dire : " Regardez bien et n'oubliez pas. " Mais elle sait que ce ne sera pas nécessaire.

Ils vont voir et n'oublieront pas.


Marie Jolie Blanche pose sa main sur l'interrupteur du salon.

Elle appuie.

Par un immense court-circuit, tout Paris s'éteint.

Seules lumières : celles des cents bougies de son gâteau d'anniversaire qui, toutes ensemble, se reflètent dans ses yeux

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Commentaires

Je suis en train de ranger des papiers... eh oui, je suis retraité maintenant!
Je tombe sur une demi-douzaine de nouvelles que Baloo m'avait envoyées en 2004, pour que je lui donne mon avis.
Je clique donc sur ce blog ( ça faisait longtemps...) et PAF, l'histoire des 100 bougies à l'écran.
Pour info, j'ai avec moi ces nouvelles :
Le couloir
La première fois
Vieux Fernand
La petite porte
Ticket gagnant
et bien sur les 100 bougies.
SI d'aventure elles manquent à l'appel dans le patrimoine familial, il faut me le dire.
J'avais eu l'occasion de dire à Baloo d'alléger son écriture et on s'était promis d'en reparler...
Amitiés à tous ceux dont je peux me souvenir, et autres aussi
Dominique Longuet
anciennement dirigeant des Ets MJC de Vimoutiers

Ecrit par : Dominique Longuet | 02 septembre 2009

merci dominique et je suis heureux de te savoire a la retraitre,jai etais chercher c cntes sur ce blog,et comme j anime sont blog avec son neveux christophe alors de temps en temps je ramene a la surface c histoire qu'il a ecrie

bon courage pour ta retraire petit venard
a bientot
jean charles

Ecrit par : jean-charles A DOMINIQUE | 02 septembre 2009

très poétique... c'est la troisième fois que je la lis
je reviendrai encore.
J'aime beaucoup l'écriture de Baloo
cordialement
rony

Ecrit par : rony | 21 octobre 2009

Que la misirécorde d'Allah soit sur toi Rayane (hervé).

Ecrit par : khadija | 29 octobre 2009

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